Michel AMIEL

Sénateur des Bouches-du-Rhône

Catégorie : Éditos (page 2 à 3)

Islam : une Mission pour sortir des clichés

Les sénateurs se sont emparés de ces questions par le biais d’une Mission d’information sur l’organisation, la place et le financement de l’Islam en France et de ses lieux de culte.
Cette mission, à laquelle j’ai participé, a travaillé pendant six mois, procédant à de très nombreuses auditions et effectuant des déplacements en France et à l’étranger (Londres, Rabat, Alger).
Aujourd’hui, elle a présenté son rapport au cours d’une conférence de presse, rapport qui, une fois n’est pas coutume, a été adopté à l’unanimité. Consensuel, il appelle au strict respect des principes fixés par la loi du 9 décembre 1905 de séparation des églises et de l’État.
La Mission a proposé dans ses conclusions de nombreuses pistes concernant la formation des imams et des aumôniers, le financement du culte musulman, la filière hallal, la représentativité du culte musulman auprès des pouvoirs publics et l’enseignement privé musulman.
Vous pouvez en lire le contenu sur ce document.

Soyons bien clairs, l’Islam en soi ne pose pas plus de problèmes que les autres religions présentes en France, mais c’est quand même en son nom que des actes atroces sont perpétrés sur notre territoire et à travers le monde. C’est hélas au nom d’un Islam dévoyé que des terroristes tuent.
Il est donc essentiel de bien observer et différencier les organisations culturelles et cultuelles islamiques sur notre sol, afin d’éviter que certains n’instrumentalisent les premières pour propager, au nom des secondes, des messages de haine aux antipodes des valeurs de notre République.
À chaque étape de notre réflexion, nous avons pris soin de tordre le cou aux idées reçues qui entravent le débat serein qui doit avoir lieu à chaque niveau, de l’association de quartier au sommet de l’État.
Si je sais essentiels la liberté pour chacun de croire ou non, de pratiquer ou non, et le retrait nécessaire que doit avoir l’autorité publique en la matière, j’ai toutefois, en tant que maire, créé des carrés confessionnels (l’un israélite, l’autre musulman) dans le cimetière de ma commune, afin de répondre aux demandes qui m’étaient faites par les familles. Il s’agit, comme le disent les Canadiens, d’accommodements raisonnables, conciliant les principes de neutralité et de liberté de conscience.
Néanmoins, je ne suis pas favorable au hallal, ni au casher, dans les cantines scolaires, qui, je le rappelle, ne sont pas des services publics et dont la contrainte principale doit être le strict respect de l’hygiène alimentaire et de l’équilibre nutritionnel ; pour autant, des menus de substitution sont proposés chaque fois que cela est nécessaire.

Puissent cette Mission, son rapport et ses conclusions apaiser les esprits et inciter à un débat constructif sur la place du fait religieux en France.

Le bio dans les cantines : libre administration des collectivités et agriculture locale

Interpellé sur ce sujet par de nombreux citoyens, je souhaite, à travers ce billet, expliquer mon choix de voter contre l’instauration de 20% de produits issus de l’agriculture biologique ou de surfaces agricoles en conversion dans la restauration collective gérée par l’État, les collectivités territoriales et les établissements publics.

Que ce soit bien clair, je soutiens la démarche agricole bio.
C’est pourquoi je souhaite replacer mon vote dans son contexte, celui de la loi qui était en examen et avait pour objet principal — et pour titre — de « (…) favoriser l’ancrage territorial de l’alimentation ».
A travers ce texte, l’idée était donc de favoriser le développement des circuits courts et de promouvoir le terroir local.
Le texte final contient bien l’obligation de proposer des produits bio dans la restauration collective, mais ne spécifie pas la part que ces derniers doivent prendre. Ainsi, l’article 1 prévoit un objectif général de « 40% de produits utilisés dans la restauration collective issus d’approvisionnement en circuits courts ou de proximité ou répondant à des critères de développement durable, notamment la saisonnalité ».
Si je n’ai pas choisi d’instaurer un quota sur le bio de manière particulière, c’est que, comme le dit la loi, il faut faire avec « les capacités de production locale ». En effet, sur certains territoires, l’offre peut s’avérer insuffisante, ce qui signifie que, pour atteindre ce quota, certaines collectivités auraient l’obligation d’importer du bio depuis des régions, des pays, voire des continents voisins, conséquence bien ubuesque au vu de l’objectif de valorisation de l’agriculture locale.

Oui, nous devons nous efforcer de faire cohabiter les réalités locales avec l’ambition d’une meilleure protection de la planète (bilan carbone) et des hommes (consommation de produits bio), et c’est pour cela que je laisse les décideurs locaux, bien conscients de la réalité de leur territoire, choisir comment ils souhaitent encourager au mieux le développement de l’agriculture biologique au travers de la consommation dans la restauration collective.

 

Non au racisme anti-flics !

Dans cette période de vives tensions, nous devons demeurer vigilants contre tout ferment de division.

Il est particulièrement intolérable de voir fleurir en marge des manifestations publiques — contre la loi travail, lors des rassemblements Nuit debout, etc. — des slogans bêtement anti-flics qui incitent à la haine contre les forces de l’ordre.

Ça suffit ! Non, la police n’assassine pas ! Non, tout monde ne déteste pas la police !

Depuis toujours, et particulièrement depuis un an, elle assure des missions difficiles de protection, avec courage et constance, et se montre à la hauteur, à l’exception de quelques rares comportements inacceptables, qui seront, je le souhaite, sanctionnés et qui, à eux seuls, ne sauraient justifier une telle propagation de violence.

Essayons de nous souvenir de l’élan qui nous avait conduit à applaudir notre police au lendemain des attentats de janvier 2015.

Revenons à ce bel esprit en méditant les mots de Victor Hugo : « Huile : ce que les sages versent sur les roues et les fous sur le feu. »

Loi travail : le dialogue impossible ?

Nous allons commencer mi juin un nouveau marathon législatif avec l’examen du projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actif-ve-s, dit plus simplement projet de loi El Khomri. Cette loi sur le travail viendra compléter un arsenal législatif déjà lourd, avec les lois Auroux de 1982 et Aubry de 1998 et 2000.
On peut s’étonner que le Sénat examine ce texte, alors que le Gouvernement a, comme on dit, « dégainé le 49.3 », mais telle est la procédure législative. La commission des affaires sociales a donc logiquement entamé ses travaux et entendu, les 17 et 18 mai 2016, la ministre du travail, Myriam El Khomri, puis des représentants des organisations représentatives des salariés.

Il suffit de considérer le Code du travail pour se convaincre de l’ampleur et de la difficulté du sujet. Les débats seront l’occasion d’aborder plusieurs points complexes.
Le texte propose des mesures qui posent question, ne serait-ce que sur la durée du travail et les heures supplémentaires. Il a amené une prise de conscience de la population qui y voit une occasion, face à un monde en plein changement et à une uberisation du travail, de créer une nouvelle culture du dialogue social, voire de demander un nouveau contrat social, à rebours de la lutte des classes.

Le projet de loi tel qu’arrivé au Sénat procède non pas à une inversion de la hiérarchie des normes, comme c’est trop couramment résumé, mais à une généralisation de la suppression du principe de faveur, selon lequel un accord de rang inférieur ne pouvait déroger à un accord de rang supérieur que dans un sens plus favorable au salarié.
Il prévoit également de généraliser d’ici à 2019 le principe de l’accord majoritaire au niveau de l’entreprise, avec une possibilité d’introduire un référendum pour valider un accord lorsque celui-ci n’a pas recueilli l’aval d’une majorité de syndicats représentatifs dans l’entreprise.
D’autres mesures sont moins polémiques, comme le compte personnel d’activité et l’extension de la garantie jeunes.

Enfin, j’exercerai une particulière vigilance sur les modifications apportées à la médecine du travail, vaste sujet qui aurait pu constituer à lui seul un projet de loi et englobe, d’une part, la réforme de la législation relative à l’inaptitude et au reclassement et, d’autre part, les nouvelles modalités de suivi de l’état de santé des salariés.

Persécutions des chrétiens au Nigéria

Le groupe de liaison avec les chrétiens et les minorités au Moyen-Orient a reçu ce jour les représentants de l’ONG Portes ouvertes, venus nous faire part de la situation très préoccupante des chrétiens du Nigéria depuis que les islamistes de Boko Haram ont proclamé un califat dans le nord-est du pays. Si l’enlèvement des lycéennes de Chibok a particulièrement marqué les esprits, il faut savoir que les chrétiens du Nigéria subissent chaque jour des persécutions, avant tout du fait des extrémistes se revendiquant de l’Islam, même si les rivalités ethniques et les systèmes de corruption jouent également un rôle non négligeable. Des personnes sont kidnappées, torturées ou tuées, des femmes violées, des églises incendiées. Les agressions s’avèrent plus graves et plus nombreuses dans les douze états du nord régis par la charia, mais la pression subie par les chrétiens, comme par les musulmans modérés, s’étend aux états voisins et s’intensifie, jusqu’à ne laisser aucun espace de liberté pour la pratique de la foi. La terreur engendre alors de nombreux déplacés.

Le Nigéria a beau être constitutionnellement un Etat laïc, censé garantir la liberté de religion, l’élite au pouvoir, originaire du nord, a laissé commettre les pires exactions sans se donner les moyens nécessaires pour y mettre fin.
On peut malheureusement craindre que la situation n’empire encore en raison des liens qui s’établissent entre Boko Haram, Al-Qaïda au Maghreb Islamique et d’autres groupes radicaux, influencés par le « modèle » que représente le groupe Etat Islamique. De surcroît, des violences sont perpétrées par les éleveurs musulmans nomades peuls et haoussas dans la région de la ceinture centrale du Nigéria.

Il faut le rappeler : la liberté de religion est un principe fondateur des droits de l’homme, liberté de pratiquer, ou non, de croire, ou non, etc.
C’est pourquoi les discriminations et les persécutions dont souffrent les communautés chrétiennes sont particulièrement intolérables, non seulement au Nigéria, mais encore dans tout le Moyen-Orient, notamment en Syrie ou en Irak, théâtres de guerres. Oui, la violence terroriste mondiale porte aujourd’hui le masque de l’Islam. Cependant, il n’est nullement question d’alimenter l’islamophobie, car cette violence est portée par des personnes qui se réclament de l’Islam, mais cela n’est pas l’Islam.
C’est pourquoi, au-delà des clivages politiques, le groupe de liaison avec les chrétiens et les minorités au Moyen-Orient œuvre à recueillir des témoignages et demeure vigilant sur le sort des communautés menacées.

Réforme pénale : sans moyens, un coup d’épée dans l’eau

Après des heures passées à discuter de l’état d’urgence et de la déchéance de la nationalité (cf. mon édito sur ce sujet) et alors que le président de la République vient de clore le débat constitutionnel, nous avons eu l’occasion, la semaine dernière, d’examiner le projet de loi renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement, et améliorant l’efficacité et les garanties de la procédure pénale.
Ce texte, sur lequel j’ai dû me prononcer lors d’un vote solennel, avait un objectif à la fois simple et ambitieux : créer de nouveaux outils pour répondre au mieux aux dangers nouveaux du terrorisme global, hors l’état d’urgence. En effet, comme je l’ai déjà exprimé, nous faisons face à un danger inédit, dont la menace permanente ne peut être uniquement contrée par des états d’exception, mais par l’État de droit.
Actuellement, nos moyens, tant humains que matériels, s’avèrent très limités : nous manquons de magistrats, de douaniers, de policiers, bref de personnes capables d’analyser et d’interpréter l’ensemble des données collectées susceptibles d’aider à la lutte contre le crime organisé et le terrorisme.
Le renseignement ne saurait se borner aux nouvelles technologies ou à des algorithmes, si poussés soient-ils.

Les questions qu’il convient donc de se poser face à cette nouvelle criminalité sont de l’ordre à la fois de la prévention, des mesures de recherche et de détection, et, plus généralement, des sanctions applicables.

Il s’avère incompréhensible de voir nos enfants se retourner contre leur patrie. Il ne faut pourtant pas tomber dans l’angélisme, ni dans la culture de l’excuse et le texte a tenté d’apporter des réponses concrètes.
Il crée, par exemple, un délit sanctionnant la visite régulière de sites djihadistes. Si les difficultés propres aux ghettos sociaux et la faillite de la politique de la ville peuvent constituer le terreau des dérives de certaines personnes, il demeure essentiel de se concentrer sur le problème de la radicalisation sur internet, car elle est susceptible d’atteindre toute la population, en ciblant les plus fragiles, particulièrement les jeunes filles.
La loi prévoit également un nouveau délit sanctionnant de cinq ans de prison le séjour intentionnel sur un théâtre étranger d’opérations terroristes, ou encore revoit les contours permettant la retenue administrative.
Sur ces mesures, le Sénat et l’Assemblée nationale semblent converger sur la nécessité d’accorder de plus grands moyens d’investigation et de recherche pour les forces de l’ordre : fouilles de nuit, des voitures et bagages, etc.

Au-delà des mesures visant à prévenir l’émergence d’actes terroristes, le projet de loi a l’ambition de s’attaquer au financement du terrorisme, car les liens entre grand banditisme et cellules djihadistes ont été mis au jour.
A cet effet, le paiement par cartes monétaires rechargeables sera interdit si on ne peut les rattacher à une personne, le seuil pour lequel sont exigés des justificatifs de la provenance de sommes transférées de l’étranger sera fixé par la loi, les activités de blanchiment via les sites de paris en ligne seront surveillés de manière plus approfondie.

Enfin le texte cherche à compléter notre arsenal législatif afin de mieux sanctionner et contrer les criminels en lien avec le crime organisé et le terrorisme.
Le Sénat s’est prononcé sur la perpétuité réelle pour les auteurs d’actes terroristes. Selon moi, tout comme a eu l’occasion de le dire la Cour européenne des droits de l’homme, prononcer de façon définitive une perpétuité n’a pas de sens. Nous sommes dans un État de droit, et chacun a le droit d’être entendu par un juge, fût-ce par un juge de la détention et des libertés. Nier ce droit, même à qui semble la plus abjecte des personnes, ne nous grandirait aucunement. Oui, je souhaiterais que ces terroristes ne puissent pas sortir, mais je refuse qu’on ne puisse pas réexaminer la possibilité d’une libération.
Le Sénat a également réécrit dans quelles mesures les forces de l’ordre bénéficieraient d’une irresponsabilité pénale quand elles feront usage de leur arme dans le but exclusif d’empêcher la réitération de meurtres.

Ce texte est donc, hélas, le reflet d’une surenchère sécuritaire pour apaiser les esprits, mais, pour autant, il ne règle pas le problème des moyens nécessaires pour une vraie protection de la population.
Pour toutes ces raisons, et même si certaines mesures me paraissent utiles, j’ai choisi de m’abstenir lors du vote.

Révision de la Constitution : de l’Horreur et des Hommes

Suite aux terribles attentats de l’année passée, ceux de janvier et ceux de novembre, il apparaît clairement que notre pays et les valeurs qu’il représente sont la cible du terrorisme. Il s’agit d’un terrorisme nouveau et globalisé, qui se caractérise par des actions certes épisodiques, mais pourtant d’une violence extrême, alors que la menace est par nature permanente.
Pour répondre à ces nouveaux défis, le Gouvernement nous a présenté une loi, découlant du discours du président de la République à Versailles le 16 novembre et axée sur deux points principaux : la constitutionnalisation de l’état d’urgence, l’inscription et l’extension de la déchéance de la nationalité dans notre Constitution.

Pour ce qui est de l’état d’urgence, de deux choses l’une : ou bien les régimes d’exception ont leur place dans la Constitution, car, si le formalisme conféré par ce texte en fait la matrice des règles applicables à notre société, l’état d’urgence doit s’y trouver comme les pleins pouvoirs ou l’état de siège ; ou bien ces régimes d’exception ne doivent pas être traités au niveau constitutionnel et il faut tous les en sortir.
Pour ma part, je me situe dans la première hypothèse. En revanche, si je ne remets pas en cause l’existence même des régimes d’exception, je tiens à veiller à leur contenu. Il aurait été ainsi plus opportun de réviser les contours de l’état d’urgence, comme certains amendements que j’ai cosignés l’auraient permis, son contenu, comme la proportionnalité des mesures qu’il permet de mettre en place, la protection effective des libertés individuelles, mais, plus encore, le rôle du Parlement et la question de la sortie de l’état d’urgence. Lors des auditions effectuées par la commission des lois, le professeur de droit constitutionnel Olivier Beaud rappelait en effet, à juste titre, le risque de rendre l’état d’urgence permanent. Il se référait notamment à l’analyse fine du grand juriste Bruce Ackerman qui, suite aux attentats du 11 septembre, a appelé à distinguer deux choses, deux situations : un danger clair et présent et/ou une attaque effective, ce qui légitime de réagir par l’état d’urgence ; un péril imminent ou une autre condition trop vague, ouvrant la voie à toute possibilité de manipulation politique au nom du secret d’État.
L’état d’urgence tel qu’il existe n’est et ne peut pas être la seule riposte adéquate au terrorisme. Il doit demeurer un outil temporaire, la réponse au terrorisme et à sa menace permanente devant trouver ses racines dans l’État de droit, en dehors des mesures d’exception.

En ce qui concerne la déchéance de la nationalité, ma position est bien plus tranchée : je ne vois pas en quoi la proposition de constitutionnalisation offre une plus grande utilité ni une meilleure efficacité à la déchéance, fût-ce pour des raisons symboliques. Comme il a souvent été répété, le symbole ne fera jamais reculer un fanatique qui a décidé de tuer, même au prix de sa propre vie, et qui n’a que faire des lois et de la Constitution.
C’est inutile juridiquement. En effet, à ce jour, la simple présence dans le Code civil permet déjà de mettre en œuvre la déchéance. De surcroît, si la déchéance était bien inscrite dans la Constitution, elle nécessiterait… une loi d’application. Pourquoi complexifier les choses ?
C’est également inutile politiquement. Je ne peux faire l’impasse sur les arrière-pensées politiques de certains. Certes la population est en droit d’attendre de ses gouvernants des réponses fortes. Mais, si les bouleversements engendrés par les élections régionales sont encore présents dans la tête de beaucoup de parlementaires, je ne saurais me résoudre à ce que certains veuillent reprendre une idée de l’extrême-droite, car cela ne constituera jamais un contre feu à l’extrême-droite. La réflexion sur ce sujet ô combien sérieux ne doit pas être amoindrie par des visées électoralistes.
C’est enfin inutile et même dangereux humainement. Là est selon moi l’essentiel. La déchéance pour tous ouvrirait la porte à l’apatridie, qui, comme l’a démontré Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, permet les atteintes les plus graves aux droits fondamentaux des individus.
L’amendement du rapporteur Philippe Bas, qui restreint la déchéance aux seuls binationaux, amendement contre lequel j’ai voté, ne créerait-il pas deux classes de citoyens ? Ni l’apatride que l’on ne peut expulser du territoire ni les binationaux que leur seconde nationalité fait encore appartenir à l’espace Schengen, à l’instar des terroristes franco-belges du Bataclan, ne pourront, par la simple déchéance de nationalité, être exclus du territoire.
Ce texte a été présenté par le Gouvernement comme une réponse appropriée et un symbole fort de notre nation unie face au terrorisme. Qu’en est-il de cette unité, de ce symbole, si ce texte distingue les Français terroristes selon qu’ils ont ou non une autre nationalité ?

Au total, et puisqu’il faut bien aborder le projet de loi dans sa globalité, je ne le voterai ni au Sénat, ni à Versailles si jamais le Congrès devait être réuni.
Nos concitoyens n’attendent pas de nouvelles lois aux symboles hasardeux, mais des actions concrètes et une vision à long terme de l’adaptation des moyens pour combattre le terrorisme.

Protection de l’enfant : un texte en demi-teinte

Ce 18 février 2016, le Sénat a adopté, en nouvelle lecture, la proposition de loi relative à la protection de l’enfant, texte sur lequel je regrette vivement d’avoir dû m’abstenir.

Pour avoir été de nombreuses années vice-président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, chargé de la Protection Maternelle et Infantile, de la santé publique et de l’Aide Sociale à l’Enfance, je connais bien les rouages de la politique de protection des enfants, sujet qui me tient particulièrement à cœur et qui devrait dépasser tous les clivages politiques et partisans.

C’est pourquoi je salue certaines avancées votées par le Sénat, comme la réforme de la procédure judiciaire d’abandon.

J’approuve également le rejet par les sénateurs de la création d’un Conseil national de la protection de l’enfance, démarche qui va à l’encontre de tout ce qui avait été mis en place pour rendre, depuis 2007, le département chef de file de cette politique.

En revanche, je suis profondément opposé à la position du Sénat quand il autorise l’utilisation de tests osseux à des fins de détermination de l’âge des adolescents migrants, alors même que les avis scientifiques sont unanimes à reconnaître le manque de précision de ces tests, qui reposent sur des données américaines des années 30. En effet, les marges d’erreurs d’appréciation de l’âge peuvent aller jusqu’à vingt-quatre mois !
Le comité sur les droits de l’enfant de l’ONU vient d’ailleurs encore une fois de recommander à la France, signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant, de ne pas les utiliser.

Je ne me range pas non plus à la position du Sénat quand il supprime l’article qui prévoyait la désignation d’un médecin référent « protection de l’enfance » dans chaque département. J’avais moi-même œuvré au sein du Conseil général pour assurer la présence d’un médecin, comme une des personnes indispensables dans le suivi des enfants.

Quant à la pénalisation de l’inceste, si elle répond à une demande légitime de la part des victimes et de leurs associations de faire apparaître dans le Code pénal une infraction spécifique d’inceste, crime ô combien odieux, elle pose toutefois des problèmes d’un point de vue d’applicabilité. Après la première tentative d’inscription de l’inceste dans le Code pénal de 2010, la Cour de cassation avait, dès 2011, déclaré contraire à la Constitution l’incertitude de la qualification de « membre de la famille ». La position d’autorité de droit ou fait de l’agresseur constitue déjà aujourd’hui une des circonstances aggravantes des violences sexuelles envers les mineurs.

De nombreux rapports et analyses soulignent la difficulté de satisfaire l’exigence juridique et judiciaire qui permet déjà les poursuites et condamnations des agresseurs au sein de la famille tout en voulant, à la demande des victimes, introduire une notion propre d’inceste.

Toutes ces zones d’ombre m’ont conduit à m’abstenir sur ce texte.
Si je me dois de reconnaître ses efforts en faveur d’une plus grande stabilité dans la prise en charge de l’enfant, je ne peux encore une fois ignorer les difficultés financières et les problèmes d’organisation que connaissent les départements face à cette mission.

Promulgation de la loi sur la fin de vie : les droits des patients renforcés

Réception à l’Élysée des rapporteurs de la loi sur la fin de vie - © Présidence de la République – L. Blevennec

Réception à l’Élysée des rapporteurs de la loi sur la fin de vie – © Présidence de la République – L. Blevennec

Voilà plus d’une année que nous travaillons, Gouvernement, Assemblée nationale et Sénat, sur une nouvelle loi concernant la fin de vie.
Comme j’ai eu l’occasion de le dire, à maintes reprises, cette loi est faite non pour ceux qui veulent mourir, mais pour ceux qui vont mourir.
C’est dire qu’elle exclut de son champ euthanasie et suicide assisté.

Pour autant, ce n’est pas un texte de consensus mou, mais, au contraire, un texte de convergence, issu d’un long travail d’auditions comprenant aussi bien les recommandations de la société française de soins palliatifs que les réflexions de médecins et philosophes et, tout simplement, le point de vue de patients et de leurs proches qui ont pensé cette fin de vie.
Après un parcours compliqué entre les deux assemblées, les discussions en commission mixte paritaire ont abouti à un texte, juste et équilibré, permettant de satisfaire les élus de tout bord.
Ce texte, dans ses grandes lignes, réaffirme l’importance des soins palliatifs, la place du patient dans les décisions de fin de vie (au travers de directives anticipées, ou de la désignation de la personne de confiance), renforce l’utilisation de la procédure collégiale…
Le point majeur de ce texte demeure la sédation profonde et continue, c’est-à-dire le droit d’être endormi pour ne pas souffrir avant sa mort.
Toutefois, le plus dur reste à faire : intégrer la culture palliative dans toutes les pratiques médicales depuis la formation universitaire, jusqu’à la création de structures dédiées, mais aussi, d’unités mobiles permettant à ceux qui le souhaitent d’être accompagnés et de ne pas mourir en milieu hospitalier.
Il faudra donc des moyens humains, matériels, bref budgétaires et financiers ; comme je n’ai eu de cesse de le répéter : sans moyens adaptés, ce texte sera vain.

Au-delà de cette loi, mon engagement reste entier : il est le fruit de 35 ans d’exercice de la médecine générale, où j’ai côtoyé la rude réalité de ceux qui vont mourir, mais aussi de ceux qui les accompagnent et qui restent, leurs proches comme les soignants.

 

 

 

La lutte contre le réchauffement climatique : l’autre cause tibétaine

© photographes du Sénat

© photographes du Sénat

Membre du groupe d’information internationale sur le Tibet, j’ai eu l’occasion, en marge de la Conférence sur le Climat, d’une brève rencontre avec Matthieu RICARD, moine bouddhiste d’origine française et interprète du Dalaï-Lama, ainsi que Madame Dicki CHHOYANG, ministre des Affaires étrangères de l’Administration centrale tibétaine, rencontre qui arrive comme une bouffée d’oxygène en ces temps troublés.

Au-delà de la dimension humanitaire bien connue, le Tibet pays lointain et grand comme sept fois la France, représente ainsi un nouvel enjeu, certes moins connu du public, mais également de dimension planétaire, et constitue un enjeu environnemental, lui aussi négligé par les autorités chinoises : construction forcenée de barrages, déviation de fleuves, sédentarisation des populations nomades.
Appelé parfois le château d’eau de l’Asie, le Tibet voit les huit grands fleuves de l’Asie prendre leur source sur son territoire pour alimenter en eau 40% de la population mondiale, en particulier l’Inde et la Chine.
Le sol gelé du plateau tibétain, appelé pergélisol, stocke un quart du carbone de la planète sous forme de méthane. Le dégel de ce sol est l’une des principales source d’émission de gaz à effet de serre, et, plus problématique encore, le processus est quasi-irréversible lorsqu’il a commencé ; seule une nouvel ère de glaciation pourrait regeler le sol.
L’interdépendance des phénomènes, concept cher à la pensée bouddhiste, et la responsabilité universelle, tels sont les deux axes de réflexion auxquels la question tibétaine nous invite. L’importance des conséquences du réchauffement climatique sur ce pays, et sur la planète tout entière, justifie l’autre appellation du Tibet : le troisième pôle.

MA MR

Je terminerai avec une citation grinçante de Groucho MARX qui disait « Pourquoi me préoccuper des générations à venir ? Qu’ont-elles fait pour moi ? »
Le drame est que cette citation a été reprise très sérieusement par un milliardaire américain à propos de la montée des océans.
A ce propos, que dire des millions de déplacés climatiques qui déferleront sur nos pays tempérés quand les catastrophes climatiques arriveront inévitablement si rien n’est fait dès maintenant, alors même que le débat porte aujourd’hui en France sur 25.000 réfugiés que notre pays serait dans l’impossibilité d’accueillir, débat qui débouche sur les résultats électoraux que nous connaissons ?

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