On pourrait imaginer, après la Shoah et le procès de Nuremberg, l’antisémitisme relégué au rang des souvenirs les plus sombres de l’Humanité.
Pourtant, tandis que le « Rapport Rufin » de 2004 montrait un recul des préjugés antisémites dans l’opinion, on enregistre aujourd’hui une très forte augmentation de la violence antisémite, ce que corroborent les dernières statistiques (+74% d’actes et menaces en 2018, selon le ministère de l’intérieur), si bien que l’on peut parler d’une véritable flambée d’antisémitisme.

Au-delà de l’horreur inspirée par ces actes de violence, il s’agit de comprendre cet antisémitisme moderne, qui est bien autre chose qu’une « version laïcisée » de la haine des juifs d’origine religieuse, qui ne concerne plus qu’une toute petite frange de catholiques intégristes continuant à voir dans le peuple juif le « peuple déicide ». Car il s’agit bien là du rejet d’un peuple de caractère étranger et non de la simple stigmatisation d’une religion.
Cet antisémitisme moderne apparaît à l’époque des Lumières, alors que, paradoxalement, ce mouvement philosophique tend à émanciper et intégrer les juifs conformément à la déclaration des Droits de l’Homme. Il se structure sur un fond de jalousie économique, rendant les juifs responsables de la misère du peuple, dont la version aboutie se trouve dans les fameux Protocoles des Sages de Sion, évoquant une société secrète juive internationale, visant à gouverner le monde, et qui existerait depuis l’Antiquité. C’est l’antisémitisme « classique » de l’extrême droite nationaliste et complotiste. Est-il besoin de rappeler que cet ouvrage est un vulgaire faux produit par la police tsariste, que Hitler aimera citer et reprendre en miroir dans son Mein Kampf ?
Toutefois, quand on voit, selon un récent sondage commandé par la fondation Jean Jaurès, à quel point la théorie du complot comporte des adeptes, on ne sera pas étonné que le « complot judéo-maçonnique » puisse encore être d’actualité dans l’esprit de certains.
Mais un autre phénomène vient alimenter, voire justifier, l’antisémitisme moderne, je veux parler du sionisme comme « conséquence directe et sans mélange des mouvements antisémites du XIXe siècle » pour citer Hannah Arendt qui décrit dans son ouvrage Les origines du totalitarisme l’intrication de l’impérialisme et de l’antisémitisme.
Le sionisme, censé être l’avorton de l’impérialisme occidental, est le dernier avatar de l’antisémitisme dont il constitue un justificatif : la haine n’est plus tournée vers le juif, mais vers le sioniste. C’est aujourd’hui l’antisémitisme de l’islamisme, qui contamine nos cités et les discours d’une certaine gauche qui se reconnaîtra.
Rajoutons à cela la force des réseaux sociaux et leur formidable capacité à propager des idées relevant de groupes ultra minoritaires certes, mais capables de diffuser et d’amplifier des propos relevant de l’antisémitisme et cela quasiment en toute impunité.
Il ne suffit pourtant pas de réagir sur un mode émotionnel, encore faut-il essayer de comprendre et d’analyser ce sentiment ancien d’antisémitisme, afin de mieux le combattre dans sa forme la plus manifeste, mais également dans ses aspects politiques voire intellectuels, dans la continuité de Jean-Paul Sartre qui décrivait « le juif comme un homme que les autres hommes tiennent pour juif : voilà la vérité simple dont il faut partir. »

La vérité, en fait, me paraît infiniment plus complexe, tant dans sa dimension historique que dans sa dimension sociologique ; seule son approche permettra de lutter contre l’antisémitisme comme toute autre forme de racisme. Mais, plus encore, c’est la responsabilité infinie à l’égard d’autrui qu’il nous faut convoquer, pour reprendre la pensée d’Emmanuel Lévinas qui, à partir de l’expérience du visage de l’autre, accorde, contre Heidegger, la primauté de l’éthique sur la métaphysique.