Lorsqu’on observe de près le mouvement des gilets jaunes, on est frappé par son caractère très hétérogène. Ce mouvement se revendique comme populaire, ce qu’il est en effet, non comme le peuple encadré par l’Etat Nation, ni la classe ouvrière comme produit du système capitaliste (selon Marx) dont elle constituerait la nouvelle noblesse, le sang bleu, mais une masse d’individus réunis par une profonde frustration, le sentiment d’être inutiles.
On est ainsi passé de revendications fiscales et économiques (trop de taxes, trop d’impôts) à des exigences participatives consistant à vouloir gérer son propre destin, à une vraie soif de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon la célèbre formule d’Abraham Lincoln, à « la constante marche en avant vers des objectifs sans cesse nouveaux », comme l’écrit Hannah Arendt.

Ainsi, plus qu’un poujadisme sans Poujade puisque sans véritable leader, c’est un mouvement dont le ressort essentiel est de nature psychologique, une sorte de névrose collective où le désir d’exister, d’être entendu, désormais non refoulé, s’exprime en une explosion de violence et de haine, dirigées contre une élite pourtant élue (comme son nom l’indique) démocratiquement, mais qui n’est plus reconnue comme représentative.
Ces flambées d’antiparlementarisme où le peuple s’érige contre la démocratie, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Yascha Mounk, ne constituent pas un phénomène nouveau et font en général le lit au minimum de tentations autoritaires, si les institutions du pays où elles se produisent sont fragilisées. Ce fut le cas de l’Allemagne de Weimar et de la montée du nazisme ; c’est aujourd’hui le risque que court l’Europe qui n’est plus considérée par les masses populaires que j’évoquais plus haut comme une institution susceptible de les satisfaire : manque de proximité, excès de technocratie, institutions illisibles, à l’origine d’une défiance qui a pu entraîner le « Brexit » en Grande Bretagne et l’arrivée au pouvoir des populistes en Europe de l’Est mais aussi en Italie.

En France, s’ensuit la revendication de l’arme absolue de la démocratie participative, avec le référendum d’initiative citoyenne dont je ne suis pas certain que les pétitionnaires cernent bien les contours, mais qui cristallise la volonté pour ces masses d’être entendues à tout moment, sur n’importe quel sujet. Si cela correspond à notre époque de dictature de l’immédiateté relayée par les réseaux sociaux et les chaînes de télévision en continu, qui ne laissent plus le temps de la réflexion, ce mouvement constitue toutefois quelque chose d’inédit dont le pouvoir politique ne peut faire l’économie.

L’émergence d’un leader charismatique pourrait constituer un véritable danger de glissement vers un populisme autoritaire, mais cela contredirait quelque part l’essence même de ce mouvement sans précédent. Reste que, livré à lui-même, son informité demeure son principal handicap, tout en le garantissant en même temps contre toute tentative de récupération.