Quelle que soit l’idée que l’on se fait de ce mouvement, je pense que tout le monde sera d’accord pour le qualifier à la fois de populaire, spontané, non récupéré (et peut être non récupérable), amplifié par les réseaux sociaux, ce qui lui donne une dimension de démocratie participative, aux revendications floues mais qui me semblent s’organiser autour de deux thèmes :
– le pouvoir au peuple que sous-tend une aspiration, « une lutte pour la reconnaissance », cette aspiration ne relevant pas d’un ressort économique mais de la nature humaine (telle qu’elle a pu être décrite par exemple dans la pensée de Hegel) ;
– une revendication économique, celle que l’on a voulu traduire par un manque de pouvoir d’achat, et qui me paraît plutôt relever d’une révolte contre les inégalités.

Sur ce deuxième point, l’argument selon lequel le pouvoir d’achat n’a cessé d’augmenter depuis vingt ans (ce qui est statistiquement vrai) est devenu indéfendable dans la mesure où, dans le même temps, l’écart s’est creusé entre les très riches et les classes moyennes (je ne parle même pas de tous ceux, trop nombreux, qui vivent en dessous du seuil de pauvreté), selon une spirale du déclassement pour reprendre l’expression du sociologue Louis Chauvel.
Il est vrai que le pouvoir d’achat, tel qu’il est calculé par les spécialistes de la statistique économique, ne colle pas à la réalité du ressenti d’une très grande majorité de citoyens, justement ces classes moyennes.
Un exemple me paraît particulièrement éloquent : celui du coût du logement, qui n’intervient que pour 6% dans le calcul du pouvoir d’achat selon l’INSEE, alors qu’il représente en moyenne 30% des dépenses réelles d’une famille.
Quant au prix du carburant qui a mis, si l’on peut dire, le feu aux poudres, il est et a toujours été un sujet sensible qui touche, certes, au portefeuille, mais, bien au-delà, à la liberté de circulation (1).
Si l’on approfondit encore la question des inégalités, on constate qu’elle relève bien plus des inégalités de patrimoine que de salaire, ce qui n’est pas toujours perçu, tant la propriété en France est un tabou auquel il ne faut pas toucher. Je renvoie à ce sujet à la lecture de l’ouvrage de Nicolas Frémeaux, Les Nouveaux Héritiers.
Pourtant la suppression du volet « portefeuille d’actions » de l’ISF est un vrai cadeau aux très riches et je doute que l’argent ainsi récupéré soit injecté dans l’économie réelle selon la théorie du ruissellement. Il s’agissait d’une mesure symbolique, de peu d’intérêt économique, mais la politique est aussi faite de symboles… Cette décision colle à la peau d’Emmanuel Macron et a fait sa réputation de « Président des riches ».

Concernant le premier point évoqué dans mon introduction, il me semble percevoir, derrière le mouvement des gilets jaunes, une vraie soif de « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » avec la volonté de « renverser la table » : démission du Président, disparition des corps intermédiaires (Parlement, syndicats, partis politiques). Peut-être est-il dommage de ne pas avoir saisi l’opportunité de se mettre autour d’une table comme le proposait Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT. Mais avec qui ? Les chefs de parti ? Des représentants des gilets jaunes ? Des représentants syndicaux ?
Qu’on le veuille ou non, la négociation suppose à la fois habitude et connaissance technique et ce n’est pas en exigeant des mesures immédiates que l’on règlera les deux questions que j’évoquais : réappropriation de la démocratie par le peuple (et non pas le peuple contre la démocratie, pour reprendre le titre de Yascha Mounk) et réduction des inégalités.

Que faudrait-il faire? A coup sûr :
– s’atteler à une réforme de la fiscalité, qui soit lisible et plus juste pour la population ;
– démontrer que les questions environnementales constituent une urgence qui menacent à court terme la vie des individus ainsi que l’économie mondiale.

Il faudra un peu de temps, mais les gilets jaunes veulent des mesures immédiates alors, peut-être, si leur mouvement se structurait, par exemple autour de conventions citoyennes, pourrait-on voir apparaître une ébauche de démocratie participative, notamment à travers le forum virtuel que sont devenus les réseaux sociaux.

 

(1) Je ne dis pas que les évènements de Mai 68 ont pris fin à cause de la pénurie d’essence, mais ce dernier point a sans doute joué un rôle déterminant.